L'armée de Bretagne
L'histoire d'un terrible gâchis

La France n'était pas prête pour affronter une guerre et pourtant c'est elle qui déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.

Elle ne pouvait mobiliser que 900 000 hommes alors que les Prussiens disposaient de 1 200 000 hommes rapidement mobilisables et pouvant monter au front par chemin de fer.
De plus, contrairement à la France, la Prusse privilégiait une stratégie offensive.

L'armée prussienne avait donc un avantage substantiel en hommes, en matériels. L'armée française était, elle, impréparée et souvent commandée par des officiers et sous-officiers peu habitués aux grandes batailles.

Cette guerre sera le terreau de la première et de la seconde guerre mondiale.

Avec le désastre de Sedan et la capitulation de Napoléon III le 2 septembre 1870, l'organisation de l'armée impériale française est anéantie, l'armée régulière est hors de combat

Le 4 septembre 1870, l'Assemblée Nationale proclame la République, un gouvernement provisoire de défense nationale est créé. Le général Trochu est chef du gouvernement et Léon Gambetta est ministre de l'intérieur et de la guerre.

L'ennemi progresse, Paris est assiégé le 18 septembre 1870.

Gambette quitte Paris en ballon et rejoint la délégation partie à Tours pour organiser la défense à partir de la province, il fallait recruter et réorganiser ce qui restait de l'armée française en déroute.

Gambetta constitue quatre armées : Nord, Loire, Est et Vosges et décide la création de onze camps régionaux, où les nouvelles recrues devaient être formées avant de pouvoir combattre. L'objectif était d'effectuer une marche concentrique sur Paris.

Un fort mouvement patriotique génère l'engagement de volontaires.

Le comte Emile de Keratry député du Finistère investit toute son énergie dans le recrutement, des volontaires des cinq départements bretons : Côtes du Nord, Finistère, Ille-et-Vilaine, Loire inférieurs et Morbihan qui vont constituer l'Armée de Bretagne.

Gambetta investit Emile de Kératry au commandement général de l'Armée de Bretagne le 22 octobre 1870. Nommé Général de division, Kératry reçoit tous pouvoirs pour organiser, équiper, nourrir et diriger ces forces qui constituent une Armée de Bretagne autonome.

Keratry doit établir le camp de son armée à Conlie en arrière du Mans, ce plateau de 500 hectares étant destiné à jouer le rôle de place forte, le quartier général s'installe dans la ferme de la Jaunelière.

Les baraquements prévus n'étant pas construits, 60 000 mobilisés, à leurs arrivés au camp, doivent dresser des tentes pour coucher à même la terre, la paille étant insuffisante. Le terrain nivelé depuis peu est rapidement transformé en bourbier par le piétinement des hommes et des pluies torrentielles.

Les soldats surnomment leur camp « kerfank », la ville de boue en breton

L'armée de Bretagne souffre de l'incurie générale de l'armée française en pleine débâcle et des querelles de personnes.

Keratry se heurte à de lourds problèmes d'intendance. Il doit affronter l'hostilité de la marine, de l'armée régulière et de certains cercles républicains. Tous se méfient de cette armée populaire et autonome, surtout, Gambetta qui craint que l'armée de Bretagne ne devienne une armée de chouans.

Mal vêtus, sans aucun approvisionnement, tant alimentaire que militaire, les malheureux en sabots, font les exercices avec des bâtons en pataugent dans la boue.

De plus, l'hiver 1870 est particulièrement dur, les soldats sont la proie de maladies : fièvre typhoïde, variole...

De Keratry réclame les armes disponibles dans les arsenaux de Brest et de Lorient, mais se heurte à une série de dérobades, les bateaux transportant des armes sont déroutés par ordre.

L'Armée de Bretagne finit par recevoir des armes hors d'usage, des cartouches mal calibrées. Seulement une infime partie des troupes fut équipée de 4000 vieux fusils à percussion de type divers, parfois rouillés, dotés de munitions qui ne correspondaient pas aux armes ou dont la poudre avait été neutralisée par l'humidité, des carabines Springfield au fonctionnement archaïques datant de la guerre de Sécession américaine (1861-1865). Certaines de ces armes explosaient au moment du tir.

Le 24 novembre 1870, 4.000 carabines Spencer très moderne utilisant des cartouches de calibre spécifique arrivent mais les munitions fournies ne correspondent pas.

Le manque d'instructeurs, de matériel, de ravitaillement, provoquent le découragement au sein d'une troupe pourtant largement constituée de volontaires mais livrée à la maladie, à l'oisiveté et à l'ennui.

Keratry est Indigné par le sous-équipement de ses troupes et les conditions sanitaires imposées, il informe Gambetta de la situation à plusieurs reprises mais ce dernier refuse l'évacuation du camp. Keratry demande à être relevé de son commandement.

Gambetta décide de mettre fin à l'indépendance de l'armée de Bretagne. Kératry démissionne aussitôt le 27 novembre 1870. Après son départ, une décision ministérielle, en date du 1er décembre, priva l'armée de Bretagne de tout crédit. Les caisses étaient vides, la solde n'était plus payée.

Gambetta fit remplacer Kératry par le capitaine de vaisseau Marivault qui arriva le 10 décembre au camp. La situation du camp s'était encore aggravée. Il est atterré par ce qu'il voit et écrit en ce sens à Gambetta.

Marivault salue le courage des Bretons qui crient « D'ar gêr, d'ar gêr ».Il ne comprend pas le breton et pense entendre « à la guerre, à la guerre » alors que les soldats réclament « à la maison, à la maison ».

Le médecin du camp, impuissant pour soigner les nombreux malades, demande l'évacuation des hommes les plus affaiblis, Gambetta s'y oppose, le médecin démissionne. Le pouvoir central finit par accepter de laisser repartir vers la Bretagne les hommes les plus malades. A pied ...

La population est scandalisée par l'état lamentable des hommes qui rentrent chez eux, la presse réagit.

A la suite de l'évacuation partielle du camp de Conlie, il reste encore 19 000 hommes dans la boue, ces hommes vont participer à la bataille du Mans les 10 et 11 janvier 1871.

Après deux mois de privations et de conditions de vie épouvantables, mal équipés, affamés, avec un armement dérisoire et n'ayant toujours reçu aucune formation, les bretons commandés par le général de Lalande vont au combat avec la 2ème armée de la Loire dirigée par le général Chanzy.

En face, sur leur position de la Tuilerie la 20ème division prussienne du Général Von Krautz-Koschlau, bien armée, bien entrainée. C'est sur cette position que les Prussiens font porter leur effort décisif, qui décide de la victoire.

Portés à la pointe de la défense française alors qu'ils ne devaient former qu'une armée de réserve, les Bretons ne pouvaient tenir longtemps.

Pris sous le feu de l'ennemi, ils sont taillés en pièce dans la nuit du 11 au 12 janvier 1871. Malgré leur courage, le manque d'armes ne leur permet pas de résister, ceux qui ont échappé aux balles prussiennes battent en retraite

6000 Bretons sont sacrifiés pour rien.

Le Mans est occupé par les Prussiens le lendemain

Le commandant en chef de l'armée de la Loire le général Chanzy vaincu au Mans cache sa défaite en rejetant sur les Bretons la responsabilité de la déroute de son armée. Alors que la veille, il avait souligné que les troupes de Bretagne avaient puissamment contribué à conserver leur position.

Le 13 janvier 1871, le camp de Conlie est abandonné, les prussiens l'envahissent le 14 janvier 1871 et le font sauter avant de repartir le 6 mars.

L'armée de Bretagne est dissoute le 7 mars 1871.

Devant tant de sacrifices et d'erreurs stratégiques, la colère gronde en Bretagne, le général de Lalande demande une commission parlementaire.

Il déclarera devant cette commission d'enquête chargée d'établir un rapport sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale :

« Je crois que nous avons été sacrifiés. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais j'affirme qu'on n'aurait pas dû nous envoyer là, parce que l'on devait savoir que nous n'étions pas armés pour faire face à des troupes régulières ».


Henri Monnié, mobilisé de Nantes, rapporteur du service sanitaire témoigne :

« ...pendant toute la durée du camp, du 6 nov. 1870 au 7 janvier 1871, sur près de 60.000 hommes qui y passèrent, il entra en tout aux ambulances, 1.942 malades, dont 143 morts, 1.433 évacués, 208 réformés et 70 congédiés ».

Emile de Kératry témoignera également devant la commission d'enquête des manœuvres de Gambetta et de son entourage à l'encontre de l'Armée de Bretagne, des décisions iniques signifiées par télégrammes, il dira : « La Bretagne a fait son devoir, le gouvernement de Tour n'a pas fait le sien »

L'historien Arthur Le Moyne de La Borderie (1827-1901), député d'Ille-et-Vilaine, rédigea la partie consacrée à l'affaire du camp de Conlie, un rapport accablant pour Gambetta.

Les Bretons furent lavés de toute culpabilité dans la défaite du Mans

Du camp de Conlie, il ne reste plus rien

En haut de la colline, une stèle inaugurée le 11 mai 1913 a été complétée en 1971 avec une plaque portant la mention en breton :

"AR VRETONED TRUBARDET E KERFANK-CONLIE DALC'HOMP SONJ"
(Aux Bretons trahis au village de boue de Conlie. Souvenons-nous).

L'histoire de l'armée de Bretagne et du camp de Conlie est l'un des plus tragiques épisodes des relations entre la Bretagne et la République Française, un holocauste dont il ne fallait pas parler.

Le poète Tristan Corbière lui consacra un long poème et en 1930, « La Pastorale de Conlie ». Ce poème fut illustré par le jeune sous-préfet de Châteaulin Jean Moulin.

Cette eau-forte, avec son champ de croix de bois, la fosse commune où s'entassent des corps, est terrible et prémonitoire, elle renvoie aux terribles images de la libération des camps de la mort en 1945.

« Avec l'autorisation du Musée
des
Beaux-arts de Quimper »


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